Les mots ne correspondent jamais à ce qu'ils s'efforcent d'exprimer.

(William Faulkner)

 

Autoportrait

Quand je suis en âge d'accepter qu'on ne déchire pas les livres, qu'on ne les piétine pas, qu'on ne les chiffonne ni ne les mâchonne, je réclame qu'on me lise une histoire. Toutefois, je ne consens à écouter Le petit chaperon rouge qu'à table ; ou plutôt je l'exige. À table. Quotidiennement. C'est ma condition pour que je mange. Ma mère obéit et je lui suis reconnaissante de comprendre à quel point cette demande est sérieuse.

À la même époque je découvre que la petite fille que je suis a des possibilités multiples de transformations avantageuses devant lesquelles les adultes s'ébahissent et font preuve d'attention redoublée. Bécassine est en somme mon premier souvenir de théâtre.
Je tente de reproduire en vain ultérieurement ces métamorphoses, tantôt en dansant à la fête du patronage, tantôt en chantant à la chorale de l'église ; ça n'intéresse personne.

Entre ma huitième et ma treizième année, mon intérêt pour la lecture est  aussi large que possible.
Ainsi, je raffole de Mickey que ma mère m'achète tous les jeudis. C'est mon journal, je collectionne les numéros et je les étale tous les matins sur mon dessus de lit bleu ciel comme des coussins. Personne ne comprend ce rituel. J'avoue que j'ai peine à donner moi-même une explication à ce décorum compulsif. Je choisis les plus belles couvertures et je suis très fière de montrer à mes camarades cette collection dont personne ne comprend l'éparpillement savant et décoratif.
En réalité, je suis impressionnée par Mickey mais c'est à Donald que je ressemble.

 

Je ne puis me rassasier des Contes d'Andersen que je lis et relis inlassablement.

 

La chanson Mon beau sapin, roi des forêts, me fait pleurer, alors qu'on entonne le chant de Noël dans la classe, l'hiver de ma neuvième année. J'éprouve en chantant un mélange contradictoire de joie enfantine et de solitude devant le sapin sacrifié qui scintille sous mes yeux.

 

 

 

 

Portrait 1

Dans ces mêmes années, une boule de mélancolie se promène dans mon corps qui grandit. Je recherche la tristesse des poèmes, la joie mélancolique de Charles d'Orléans dans Le temps a laissé son manteau. Mais c'est dans Les sapins de Guillaume Apollinaire que je pressens d'une manière presque organique ce que doit être le désespoir humain.

"Les sapins en bonnet pointus / De longues robes revêtus / Comme des astrologues / Saluent leurs frères abattus / Les bateaux qui sur le Rhin voguent."...


 

C'est dans l'année de mes quatorze ans que m'apparaissent quelques-unes des préoccupations esthétiques de la littérature et que je découvre la joie qu'elles me procurent. Le travail, l'art de l'écrivain, deviennent un nouvel axe de connaissance, et l'œuvre littéraire, qui flottait jusqu'alors comme une bonne odeur et n'avait pas d'autre contour que son périmètre narratif, subitement se déploie, m'ouvre un champ d'interprétations infini.

Je dois ce premier élan littéraire à Blaise Cendrars et à La Prose du Transsibérien que mon professeur de français, Madame Dupuis-de-Lôme, nous fait lire en classe. J'éprouve un plaisir incomparable à dire et à entendre la scansion sonore du poème, son rythme métaphorique. Aujourd'hui, je me souviens de cet épisode comme d'un "eurêka".

Tout ce qui a suivi, je le dois peut-être à cette divine rencontre entre ce professeur et moi, et à cet extraordinaire hasard qui me fait découvrir ce poème dans sa classe. Mais je dois bien admettre qu'au-delà du hasard nos préférences opèrent. Aussi, ne suis-je pas tant surprise d'apprendre quelques années plus tard combien l'année 1913, date de publication de À la recherche du temps perdu, de Alcools et de La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France, constitue un bouleversement dans le tournant du siècle et de la modernité.

La lecture me devient nécessaire. Je n'éprouve pas de plus belle solitude qu'en compagnie de tel livre qui ouvre ma petite chambre à la foule. Je perds ce bonheur toutefois durant les affres et les liesses de l'adolescence, égarée en ses montagnes vertigineuses.

 

 


Lire un conte à autrui, des textes de théâtre, ou aujourd'hui mes propres textes, me procure suffisamment de bien-être pour que j'y voie le besoin d'exprimer par la voix mes écrits. Ceux-ci, hors les textes de théâtre, n'ont a priori nul besoin d'une voix pour exister. Or je désire les lire. Je désire qu'on entende ce qui est écrit.

Du plus lointain passé que je me souvienne, je n'ai pas la parole aisée. Pourtant, on m'affirme tout le contraire : j'étais, disent-ils, une petite fille qui parlait beaucoup, facilement et comme une adulte. Je n'en ai aucun souvenir, et  "comme une adulte" me paraît suspect. Je me souviens que je suis timide et que je bafouille, que je ne peux pas faire sortir le noyau de parole qui m'étouffe.

 

 

Plus tard, après bien des péripéties, je pratique l’art du théâtre. Je crée une compagnie, fais plusieurs mises en scène. Peu avant cette période, je rencontre le théâtre au cours d'un stage d’été dans les Alpes. Le premier jour du stage, ma déconvenue est totale : je suis la seule stagiaire. Le professeur n'y est pour rien, mais...

 

"Je ne peux pas rester, lui dis-je, je suis venue pour parler avec des gens."

 

Il s'excuse tout d'abord de ne pouvoir m'offrir ce pour quoi je suis là, puis me convainc très vite de faire tout de même le stage.

 

Parler était alors une affaire grave. Écrire, il n'en était pas question.



Dans le silence de la lecture et la fièvre des questions, ma confuse effervescence aussitôt se tranquillise. Affronter les espaces inconnus et ingrats redevient, semble-t-il, possible. Là où je suis muette sur bien des choses, le livre prend en charge ma parole disloquée et l'ordonne.

 

Qui ne voudrait habiter dans toutes les langues quand il lit Pessoa, Melville, Borges ou Virginia Woolf ? Selma Lagerlöf ou Kafka ? Par chance nous avons Flaubert et Rimbaud, Moralités légendaires de Jules Laforgue, nous avons Michaux... J'écoute le livre et sa singulière mélodie, tantôt admirative des prouesses de la langue, tantôt enthousiasmée par telle belle traduction. J'entends toute la littérature russe comme une polyphonie succédant au génie fondateur de Pouchkine et à la clarté de son œuvre sublimement tournée vers la quotidienneté. Gogol, Dostoïevski, Tchekhov, Boulgakov, Harms ou Zamiatine, hantent ma bibliothèque. Dire ainsi mon admiration devant L'inondation et le raffinement de Zamiatine, son art consommé de l'ellipse, mon émerveillement quand il tire de ce très court roman - de sa maigreur même devrais-je dire - un flot langagier si serré, qu'il submerge le lecteur à chaque page.

 

De Robert Walser, je lis Les enfants Tanner il y a des années de cela et je n'en ai aucun souvenir. Comment expliquer que plus tard - bien plus tard - j'entre de nouveau dans Walser par Le Commis, puis par L'institut Benjamenta, puis par son œuvre immense dans laquelle je chemine comme dans des milliers d'îles, et que j'y  trouve ce que je ne cherchais pas : une terre natale ?

 

 

 



Après avoir livré au théâtre mes premiers écrits, tout en jurant qu'à l'exception de bribes pour la scène, et pour un usage éphémère, je n'écrirais jamais... Je commence à écrire en 1999.

Ce ne sont pas seulement les quelques morceaux épars d'écriture que je livre à la scène qui m'y poussent, et, paradoxalement, ce n'est pas l'écriture. C'est quelque chose de bien plus lointain. Qui se passe bien avant. Au temps de la parole, de la tragique naissance des mots, dont, autant que je me souvienne - et ceci dès mon plus jeune âge - je sens douloureusement la fin inéluctable.

Presqu'il, mon premier texte écrit pour le théâtre, comportait tout au plus une petite trentaine de lignes, autour desquelles vibrionnaient des cris, des onomatopées, des claquements de lèvres... et mon premier texte publié est un répertoire numéroté de CRIS !